Portrait d'un berger
1ère partie : Le vin des chevaliers
Si je vous ai déjà parlé du métier de berger ou d'armailli dans le Val de Bagnes l'année passée, cette fois, je vais vous présenter le métier sous un autre angle, celui de moutonnier. Et là, c'est un collègue qui va vous en parler.
Eric Broye
Je l'ai connu à Trient en Valais, sur la route du Mont-Blanc, aux frontières de la France, de l'Italie et de la Suisse. Il garde 700 moutons dans ces pâturages de montagne haute jusqu'à 2'000 mètres. Il a une gueule de jeune premier de cinéma, genre Vincent Pérez et si j'ai appelé ce 1er volet « vin des chevaliers », c'est pour deux raisons. La première étant que lors de l'interview qui s'est faite durant un souper que j'avais préparé dans mon chalet, c'est le vin que nous avons bu. La seconde est que ce terme de chevalier correspond tout à fait à Christophe, tant il est solidaire, gentleman, courtois et bon vivant.
Berger montant à l'alpage La vie de berger, c'est le froid, la solitude et aussi la méditation. Christophe Monteux nous vient de France, en Auvergne, superbe région à visiter durant les vacances. La bourgade se nomme « Saint-Genest-Malifaux » et est peuplée de 2'500 âmes, le triple durant l'été. Il a 22 ans et son père est boulanger avec un petit commerce au centre-ville mais était de souche paysanne.
Très tôt, l'envie vint à Christophe de se lancer dans la branche de ses aïeux. Malgré qu'avec ses 2 frères et ses 2 soeurs, il fut bercé par les gestes du boulanger et qu'il huma les bonnes odeurs du fournil et bien qu'il aimait donner un coup de main en pâtisserie, il a toujours préféré la nature, les forêts et la montagne.
Ecoutons-le.
« Lorsque j'étais au lycée, notre surveillant, M.Mabilon, nous emmenait en montagne dans le Vercors et j'ai adoré ces courses pour tout ce qu'elles m'ont appris en découvertes de la nature, de la solidité et de l'amitié ! » Plus loin, il m'explique son besoin d'indépendance : « Pour la boulangerie, durant la cueillette des fruits, j'en ramassais pour les gâteaux et autres pâtisseries (myrtilles, framboises, fraises des bois) et tout le surplus, je le vendais au marché où déferlaient des touristes venus de Saint-Etienne pour la plupart ! »
A l'heure d'un choix, il se lance dans des études d'agriculture durant 3 ans avec beaucoup de théorie, peu de pratique, ce qui est un peu à l'envers de notre cher « apprentissage », où l'on apprend beaucoup mais où l'on pratique aussi tous les jours ! Il fit ses études à Roanne, situé entre Lyon et Clermont-Ferrand ! Ces 3 ans d'étude lui valurent un brevet de « technicien supérieur agricole » !
Trois mots pour dire que tu sais plein de choses mais que la mise en pratique est toute autre.
« Durant ces études, je devais faire un stage dans une sorte de Landi où en peu de temps on t'apprend tous les métiers qui tournent autour de l'agricole ! Je préférais faire une première expérience en estivage avec les moutons ! Il faut dire qu'un bon copain, Philippe, m'avait appris les rudiments du métier », complète Christophe. Dans sa région, l'Auvergne, il y avait peu de moutons mais les départements, les régions ou préfectures limitrophes en regorgeaient, tels l'Allier, l'Ardèche (patrie chère à Jean Ferrat), le cantal (réputé pour ses fameux fromages), ou les Cevennes.
« A la fin de mes études brillantes, pour gagner ma vie, je pouvais choisir en saison d'été : garder des enfants ou devenir berger. La 1ère possibilité payait bien mais l'autre m'attirait très fort ! » poursuit Christophe et vous devinez, chers lecteurs, ce qu'il choisit. Le 1er estivage à l'âge de 20 ans se déroula dans les Monts-de-Forez où les touristes auront pu découvrir cet étrange panneau : « Ici finit la France, ici commence l'Auvergne » !
et un, et deux, et trois...moutons !
Christophe gardait 700 moutons avec une petite chienne de race, du nom de Leïla (eh oui, comme la mienne). Deux bergers, deux Leïla qui se croisent au fin fond du Valais, voici encore un de ces hasards qui fait le charme de la vie.
« Je travaillais pour un M. Veillon dont les parents étaient auvergnats et qui était parti gagner sa vie à Paris comme tant d'autres lors de l'exode rural. Mais l'appel de la nature et le retour aux sources furent les plus forts. Malgré ces années à Paris, il avait gardé ce bon sens propre aux gens de terre ou de montagne. J'ai un souvenir de lui rempli de respect et d'admiration. Pour le représenter, je vous dirais que c'était un patron traditionaliste, plutôt « vieille France », mais très connaisseur. Par exemple, il ne lui serait jamais venu à l'idée de tutoyer en employé. J'en garde une image un peu romanesque d'un Jean de Florette qui aurait réussi son retour à ses sources ! » me résume Christophe, le regard perdu dans ses montagnes d'Auvergne.
Car en fait, en quoi consiste ce métier de moutonnier ?
« Il a une importance écologique énorme. Avec nos troupeaux, nous nettoyons les vallées : par exemple à Trient, beaucoup de personnes me demandent de passer avec mon troupeau pour manger un coin d'herbe parce qu'ils ne font plus les foins. En montagne, nous faisons le ménage en faisant manger nos moutons jusqu'au sommet dans les « Lantses ». Un alpage abandonné devient très vite plein de ronces, de vernes, de mauvaises herbes et s'arborise. Par exemple, pour la Suisse et le Valais en particulier qui est très touristique, si tu laissais les alpages abandonnés, il résulterait que les chemins de montagne deviendraient impraticables et lorsque l'on sait que le Tour du Mont-Blanc draine environ 25'000 randonneurs durant l'été, on peut s'imaginer la catastrophe. Sans compter le paysage et le charme pour les touristes de voir nos troupeaux ou d'échanger quelques mots avec nous ! Quant au métier, il consiste justement à conduire le troupeau d'alpage en alpage. Soigner le bétail, faire attention qu'il ait assez d'herbe, d'eau, qu'il n'y ait pas de boiteries, de maladies. C'est un métier qui s'apprend ! » conclut notre ami.
Etant donné que nous sommes en été, j'aimerais que tu me parle d'une saison d'estivage et nous parlerons plus tard de ton arrivée en Suisse et de ta première transhumance.
« L'année passée, je suis arrivé à Trient le 18 mai. Au début, j'avais environ 500 moutons. Je travaillais pour M. Quartenoud, un Fribourgeois. Mais il y a d'autres propriètaires de Nyon, du Valais, tel Tony qui est un très bon dresseur de chiens de bergers. Moi-même, j'ai 3 chiens : Jaspard, un beauceron qui est resté en France cette année, Leïla, gentille petite chienne border-collie pour qui j'ai beaucoup de tendresse, étant mon premier chien de berger, et Louki, jeune border-collie que je forme actuellement. Selon les années, je reste au village de 2 à 4 semaines, tout dépend de l'herbe qui pousse au printemps selon la rigueur de l'hiver. Je prépare des parcs avec des « flexinet » qui sont des filets oranges avec des piquets que je déroule et plante. Un flexinet mesure 50 mètres et je fais des parcs de 500 à 1'000 mètres. C'est assez long à préparer et, selon le terrain, assez pénible (terrain pentu). Il faut ajouter qu'avant de planter le parc, je dois faucher le pourtour à la faux pour que le courant passe et l'herbe ne fasse pas masse. Et pendant que mes moutons broutent le premier parc, je prépare le deuxième et ainsi de suite. C'est la 2ème année que je viens à Trient et comme je l'ai dit, les gens viennent me demander de faire pâturer leurs prés. A force, des liens d'amitié se nouent. Il n'est pas rare qu'on t'apporte du café, une bière ou qu'on t'offre un verre au café du coin. J'aimerais noter cette gentillesse des Suisses et cet accueil des Valaisans. Après ce séjour en bas, et alors que les derniers jours approchent, il arrive encore des troupeaux ce qui totalise plus de 700 moutons, je me prépare à partir pour le 1er alpage. Je voulais encore dire que je vis dans une caravane tractée par une Renault 5, ça aussi, c'est un choix de vie, c'est ma liberté !
Donc, avec des aides (en général des propriétaires), nous partons en direction des alpages de « la Buvette » et de « la Lys ». Cette année, c'était le dimanche 8 juin. Cet itinéraire comprend quelques difficultés tels des torrents, des passages étroits et une passerelle. Le trajet dure environ 1 heure et demie. J'ai une méthode qui consiste lors d'un passage étroit à faire passer les moutons un à un et tous les 70 ou 80 moutons, un aide se glisse pour les pousser, c'est très efficace. Pour t'expliquer, je commence sur le pâturage sud à sud-est qui est le mieux exposé au soleil, donc avec de la meilleure herbe. Et puis, au fil de l'été, j'avance sur des alpages tels « les Pétoudes », « les Grands ». Les Pétoudes, avec son chalet qui est selon moi le plus beau de la région. Lorsque je ne peux plus accéder à ma caravane, je dors dans les écuries des pâturages. Ce que je résume en quelques phrases dure en réalité tout l'été. Mais si j'aime ce métier, c'est pour la liberté qu'il procure, certes, mais aussi pour ces paysages fantastiques.
Il y a le glacier de Trient, ses montagnes, ses torrents, la beauté absolue. Mais ne vous leurrez pas, il y a des responsabilités, des heures de travail 7 jour sur 7 et pas de vacances ! »
conclu ce bon berger qui vous fera rêver les nuits où vous devez compter les moutons pour vous endormir!
Nous avons fait une constatation quelques jours après l'entretien qui s'est passé le vendredi soir. Nous avons beaucoup parlé et le samedi, nous avons eu la visite d'un propriétaire qui nous a préparé la grillade pour le dîner. Nous avons bu, ri, joué de l'harmonica tout en gardant nos moutons. Et le dimanche, lors de la montée à l'alpage du troupeau de Christophe à laquelle j'ai participé, il y avait des aides qui eux aussi nous ont apporté le repas et de la chaleur humaine. Ce que je voulais expliquer et que Christophe a également ressenti, c'est après le départ de tous ses amis, l'immense poids de la solitude qui te tombe dessus. Tu aimerais vivre ces moments inoubliables et tu es là avec le blues et un gros coup de bourdon. Mais bon, ça ne dure pas, après un jour, nos tâches nous occupent en plein ! Et puis, nous ne sommes pas seuls : Christophe a ses 2 chiens et moi, j'ai toujours ma fidèle « Leïla ».